Pipé. Que voilà un bien étrange qualificatif pour un dé trafiqué, objet n'ayant vraiment aucun lien avec une pipe !
Il faut savoir qu'au XIIIe siècle, une pipe (ou un 'pipet', devenu 'pipeau' au milieu du XVIe) désignait une petite flûte, mais aussi un appeau, cet instrument destiné à tromper les oiseaux pour les attirer en imitant le cri de leurs congénères.
Au XIVe, 'piper' (qui, initialement, voulait dire "pousser un petit cri" pour une souris) signifiait, lorsqu'il était utilisé à la chasse, "imiter le cri d'un oiseau que l'on veut attirer".
Le sens de tromperie associé à 'pipe' ou 'piper' était donc déjà présent il y a très longtemps et suffit à expliquer que l'adjectif 'pipé' serve à désigner un objet truqué dans le but de tromper quelqu'un d'autre, comme le sont certains dés.
Pour confirmer que cette explication n'est pas du pipeau (autre variation venue de la même origine), nous allons faire un tour au milieu du XVe siècle, pour rendre visite à François Villon, qui, dans son argot, écrivait :
« Gailleurs, bien faitz en piperie,
Pour ruer les ninars au loing,
à l’asault tost sans suerie,
que les mignons ne soient au gaing
farciz d’ung plumbis a coing. »
Ce qui, en français moderne, pourrait se traduire à peu près par (selon Ionela Manolesco
) :
« Flambeurs, bien faits en tricherie,
Pour faire rouler les dés [truqués] au tripot,
À l'assaut tôt ! (Hé ! Sans tuerie !)
Que les jouets ne soient au gain
Trop lestés de plomb au coin »
Les personnes "bien faites en piperies / tricheries" ainsi citées, les Coquillards, étaient des gens sans foi ni loi, prêts à tout pour obtenir ce qu'ils souhaitaient, et pour qui la tricherie au jeu était donc parfaitement naturelle.
Si cette expression s'applique bien au sens propre à des dés, par extension, elle s'utilise aussi lorsqu'un protagoniste d'une affaire, qu'elle soit légale ou pas, sent ou constate qu'il y a une entourloupe quelque part, qu'un piège est tendu ou que l'affaire est faussée à l'avance.
Chez nos amis Québecois, "conter des pipes" veut dire "raconter des histoires, tenter de faire croire des choses fausses".
« Sur ce propos, qui n'était qu'une plaisanterie, le camarade de mon capitaine , ou M. de Guerchy, crut qu'il avait affaire à un filou ; il mit subitement la main à sa poche, en tira un couteau bien pointu , et lorsque son antagoniste porta la main sur les dés pour les placer dans le cornet , il lui plante le couteau dans la main , et la lui cloue sur la table, en lui disant : Si les dés sont pipés, vous êtes un fripon; s'ils sont bons, j'ai tort... Les dés se trouvèrent bons. »
Denis Diderot - Jacques le fataliste
« Au contraire, la plupart des élèves de classes privilégiées croient vraiment à ce que l'école dit d'elle-même, c'est-à-dire qu'elle ne fait que transmettre un savoir et les mêmes possibilités pour tous. Les élèves les plus brillants venant de classes moins privilégiés savent, eux, que les dés sont pipés. »
Gérard Fourez - Éduquer
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