Voilà une expression argotique dont les éléments de l'origine, quelle qu'elle soit, ne sont pas vraiment récents.
Certains, considérant qu'il y a inévitablement une connotation sexuelle à une telle appréciation de l'apparence de quelqu'un (« il / elle est superbe, je batifolerais bien volontiers avec lui / elle dans la grange d'à côté »), feront peut-être le rapprochement avec « tirer un coup », pensant à un canon bien particulier. Mais ce serait avoir des pensées inutilement salaces, car il n'en est rien.
Mais si on est sûr que là n'est pas l'origine, il existe toutefois deux hypothèses.
Pour la première, si je vous dis « Hérodote est le canon du dialecte ionien », vous allez vous dire « il radote avec Hérodote ». Eh bien vous auriez tort, même si, incontestablement, il m'arrive parfois de radoter au point d'en méduser certains.
Et il y a deux raisons à cela.
La première est qu'Hérodote écrivait effectivement dans un dialecte grec ancien qui s'appelait le dialecte ionien, qu'il ne faut pas confondre avec le dorien, voire l'éolien, même les jours sans vent.
La deuxième est que, dans cette phrase, et aussi étrange que cela puisse paraître, le mot
canon est utilisé
à bon escient. En effet, depuis longtemps le terme désigne « un modèle idéal auquel il faut se conformer », au point que chez les artistes le mot désignait aussi « le type idéal de proportions choisi pour représenter l'être humain
[1] » ou, plus généralement, dans les arts picturaux des règles de représentation harmonieuse des formes.
De là, on en est venu à parler des
canons de beauté, très dépendants de l'époque, qui désignaient les différents critères ou caractéristiques qui permettaient de dire d'une personne qu'elle était belle (il fut une période, par exemple, où pour être considérée comme belle, une femme devait obligatoirement avoir le teint diaphane, n'être surtout pas bronzée)
[2].
La naissance de notre expression au cours de la deuxième moitié du XXe siècle pourrait donc parfaitement s'expliquer par un raccourci populaire de « elle respecte à la perfection les canons de beauté de notre époque ».
Mais il existe bien une seconde hypothèse qui, elle, serait bel et bien issue du canon d'artillerie.
En effet, le bruit et les dégâts liés à cet objet destructeur sont tels, par comparaison à une arme de poing ou d'épaule, que le mot aurait rapidement servi d'adjectif intensif appliqué à diverses choses, lorsqu'elles sont étonnantes ou hors du commun, et à la beauté en particulier, peut-être également par influence de l'acception précédente du terme
canon.
Être une beauté canon au sens de « être d'une beauté hors du commun » se serait alors transformée en notre expression.
Notez qu'aujourd'hui, on dit aussi d'une belle femme : « c'est une bombe ». On rejoint la notion d'intensité, en dépassant cette fois celle du canon.
[1] Au Ier siècle avant Jésus-Christ, Marcus Vitruvius avait défini de telles proportions (mais il n'a pas été le seul). Léonard de Vinci les a reprises et corrigées dans son fameux dessin de « l'homme de Vitruve
» dans lequel, entre autres nombreuses particularités, le nombril est au centre du cercle.
[2] Mais attention, abuser de la chirurgie esthétique dans l'espoir de se rapprocher des canons actuels de la beauté peut aussi conduire à ça
(âmes sensibles, ne cliquez pas sur le lien !).
« A Cannes, toutes sélections confondues, les films sont innombrables. [...] Mais peut-on se plaindre d'avoir le choix ? De pouvoir une fois par an faire le tour du monde du cinéma dans des conditions de projection exceptionnelles ? La mariée est-elle trop richement habillée, qu'on ne puisse plus discerner si, à poil, elle est canon ou laideron ? »
Libération - Article du 25 mai 2002
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